Brigitte Henriques répond aux questions de News Tank Football
La Semaine du football féminin s’est achevée le 14/05/2014, quel bilan tirez-vous de cette opération ?
Il est encore trop tôt pour tirer un bilan exhaustif et complet. La Semaine du football féminin fait partie des quatre actions phares de l’axe 1 du plan de féminisation, qui est de valoriser la place des femmes dans le football, avec pour objectif de remonter proportionnellement le nombre de femmes dans les différentes familles, que sont les pratiquantes, les dirigeantes, les éducatrices et les arbitres. Aujourd’hui, quand on fait un constat global de ce qu’il se passe dans le football, on a une demande pour les pratiquantes qui n’a jamais été aussi importante, puisqu’on a gagné plus de 21 000 licenciées en l’espace de deux ans. On a une demande très conséquente, mais on n’a qu’un club sur deux qui accueille des petites filles. C’est pour cette raison que nous sommes encore obligés de faire une Semaine du football féminin. Cette semaine a pour objectif de faire une promotion nationale du football féminin sur l’ensemble du territoire, et de donner envie aux 18 000 clubs en France d’organiser des journées portes-ouvertes, que bien évidemment nous accompagnons pour que ces petites filles aient un endroit pour jouer. L’action en elle-même se décompose en trois parties. La première est la prise de parole nationale avec une sollicitation des différents médias. Elle a été plutôt très positive, puisque le jour de l’ouverture de la Semaine du football féminin, nous avons eu la nomination d’Helena Costa (à la tête de Clermont Foot, en Ligue 2) avec laquelle nous n’étions pas du tout en lien, puisque Helena Costa est portugaise. Mais ce qui est évident, c’est que ça a été très symbolique pour nous. Nous n’avons jamais été aussi sollicités par les médias, en tant que Fédération, par rapport au fait qu’il y avait une reconnaissance des compétences d’une femme sur le plan de l’accès aux responsabilités, dans l’encadrement technique. Ça a été incroyable de commencer comme ça. L’événement « Football des Princesses » organisé à Besançon le 07/05/2014 a été une très belle réussite également. L’ambiance était extraordinaire ! Pour avoir été avec l’équipe de France depuis très longtemps, et encore plus depuis 2011, ça nous a rappelé l’ambiance de la Coupe du monde, après notre retour d’Allemagne, à Lens quand tout le public, les 20 000 spectateurs chantait « Les Corons ». C’est vrai que là, le public de Besançon a été extraordinaire. Les 250 enfants, lauréats de notre dispositif dans les tribunes derrière les buts ont contribué à mettre une très belle ambiance. Ça a été également une grande satisfaction de voir que cet événement a été couvert par les médias. On a également eu, toujours en matière d’encadrement technique, Corinne Diacre et Elisabeth Loisel, premières femmes à avoir le diplôme d’entraîneur professionnel. Au niveau de la prise de parole nationale, cette Semaine du football féminin a été très bien. Pour les journées portes-ouvertes, à ce jour, nous n’avons pas encore les chiffres. Ce qui est sûr, c’est qu’en termes de mobilisation, dans les prévisions, nous en avons beaucoup plus que l’année dernière. Nous avons eu au moins 200 journées portes-ouvertes plus importantes au niveau des clubs. Le troisième volet, concerne les ligues et les districts, qui organisent des événements, au titre de la Semaine du football féminin. Cette année, nous avons notamment choisi « Fémiplage », initiée par la Ligue d’Atlantique : 800 petites filles, licenciées ou non, viennent jouer sur la plage de Saint-Brévin-les-Pins, le 01/06/2014. C’est une action phare qu’on aimerait généraliser à l’ensemble des ligues du littoral, c’est-à-dire plus de la moitié des ligues en France. C’est assez phénoménal de voir toutes ces petites occuper toute la plage, avec des matches partout et d’offrir aux non licenciées une journée où elles peuvent venir essayer le football avant de décider de s’inscrire.
Dans le projet « Horizon Bleu 2016 », l’objectif affiché est d’atteindre 100 000 licenciées, 40 000 dirigeantes. Où en est-on aujourd’hui ?
Nous en sommes à 71 450 licenciées pratiquantes, ce qui est énorme. En mars, le président me disait que 100 000 était un objectif ambitieux. Je lui ai dit que nous étions a 60 000 en janvier 2013 et que nous serions à 70 000 à la fin du mois de juin 2014. Une heure après, j’ai reçu un SMS me disant que nous étions à 70 000 ! Nous ne sommes pas encore en juin, et nous avons déjà 1 500 personnes qui se sont inscrites depuis mars. Et ça progresse tout au long de l’année. Je pense que nous avons encore une belle marge de progression. Et il ne faut pas oublier que nous avions fait 10 000 nouvelles licenciées en 10 ans auparavant, soit 1 000 par an, alors que là, on augmente de plus de 10 000 par an ! Je suis très optimiste par rapport à cet objectif pour deux raisons. La première, c’est que quand on fait un état des lieux complet de là où sont nos équipes féminines, y compris dans les clubs masculins, on se rend compte qu’elles sont pour 41 % dans les zones rurales de moins de 2 000 habitants. Ce qui veut dire que sur les zones urbaines et périurbaines, il y a un gros réservoir de joueuses insuffisamment exploité, même si les créations d’écoles féminines de football fleurissent. Le potentiel est là ! Sur les dirigeantes, c’est pareil : on a une très belle progression, puisque c’est là que nous avons mis nos efforts, avec plus de 3 000 dirigeantes en plus depuis 2011. Nous étions à 27 000 et nous sommes aujourd’hui à 30 000. Et ça continue à augmenter grâce au dispositif « Mesdames, franchissez la barrière ». Dans le plan de féminisation, il y a également les arbitres. Nous avons autour de 700 arbitres et nous avons pour objectif d’en avoir 1 000 en 2016. La DTA (Direction Technique de l’Arbitrage) s’est vraiment emparée du sujet, avec une promotion de l’arbitre femme au même niveau que l’arbitre homme. Tout un tas d’actions vont être mises en place dès l’année prochaine, ce que nous n’avons pas encore fait. Et c’est pareil sur les éducatrices. L’objectif est d’en avoir 2 500, alors qu’aujourd’hui, nous en avons presque 900. Cela sera vraiment la priorité l’an prochain, puisque dans notre politique fédérale, nous avons vraiment la volonté d’améliorer l’encadrement, notamment des petits, dans tous les clubs de France. Nous avons aujourd’hui une vraie stratégie politique, qui consiste à dire qu’il faut que la prise en charge au niveau de l’encadrement technique des U6 et U7 soit fait par des éducatrices. Nous avons comme projet de former 2 500 éducatrices pour ces tranches d’âge. Nous avons également 180 joueuses qui sont dans les pôles régionaux, âgées de 15 à 18 ans, et nous allons toutes les former à partir de l’année prochaine afin qu’elles puissent être diplômées pour pouvoir encadrer des jeunes. C’est un vrai chantier et je crois vraiment que nous allons progresser là-dessus. Ce qui est sûr, c’est que cela n’est vraiment plus comme avant. Il y a une demande des filles de 15-18 ans, les clubs commencent à se rendre compte qu’il faut aller chercher des bénévoles parmi les femmes, qui sont parfois présentes cinq fois par semaine dans les clubs ! S’ils dispensent une formation et que nous, à la Fédération, nous les aidons financièrement, il y a tout à gagner.
Vous sentez-vous soutenue par la hiérarchie et par le monde professionnel dans ce travail de féminisation ?
Il y a, à la Fédération, une personne qui porte la féminisation d’une manière absolument naturelle et authentique, c’est Noël Le Graët (président de la FFF). C’est pour cela que je suis à ses côtés. C’est vraiment lui qui porte le sujet, et qui est convaincu depuis toujours. C’est un homme engagé pour la mixité dans les différentes organisations. Je suis plus que soutenue, parce qu’en plus d’avoir des moyens financiers, on me donne des moyens humains. Partout, dans la communication du président, il commence toujours par parler du football féminin. En plus de moi, il a nommé deux femmes à des postes importants. Le premier soutien que j’ai, c’est celui-là. Dans le cadre du projet « Horizon Bleu 2016 », la féminisation fait partie d’une vraie stratégie, avec des programmes transverses. Sur le rôle éducatif et social du football, la féminisation est une stratégie. Nous avons Florence Hardouin, la directrice générale qui orchestre tout ce projet fédéral en plans d’action. La direction technique nationale a été renforcée en termes de cadres techniques pour avoir quatre personnes dédiées à temps partiel pour adapter toute la politique technique nationale au public féminin. Nous n’avons jamais été aussi soutenus. Après, bien évidemment, sur la décentralisation, ça vient petit à petit. Noël Le Graët est un homme convaincu, et tout l’objectif est de continuer de convaincre certains réticents. Il y a encore du travail à faire, car on part de très loin, mais les choses bougent.
La candidature de la France à l’organisation de la Coupe du monde 2019 va-t-elle contribuer à accélérer les choses ?
Bien évidemment. D’ailleurs, l’idée de la candidature est venue en premier du président. C’est Noël Le Graët qui l’a annoncée au comité exécutif et qui porte le sujet. Dès qu’il est arrivé en juin 2011, il a sorti l’équipe féminine de la DTN (Direction Technique Nationale) des sélections nationales, pour être rattachée directement à lui comme pour les garçons. En termes de logistique et de moyens mis en place pour les joueuses, c’est très conséquent.
Quel est pour vous le pays à prendre en exemple, concernant le football féminin ?
Aujourd’hui, pour moi le pays européen, c’est l’Allemagne, qui a 250 000 licenciées avec qui nous avons fait un séminaire européen, les 07 et 08/11/2013. La FFF a accueilli l’événement, avec les six meilleures fédérations européennes (l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède et le Danemark). Nous avons échangé sur le développement et sur ce que sera le football féminin de demain. Pour moi l’Allemagne est loin devant, avec la Suède également qui est très structurée. En Allemagne, ils sont très actifs, très organisés, et très en avance sur nous sur le sport à l’école, même si nous avons récemment signé une convention avec le président de la République dans laquelle la féminisation est partout. C’est une grande victoire parce que ce n’était pas le cas avant. À l’international, l’exemple, ce sont les États-Unis, pour deux raisons. Culturellement, là-bas, il y a des listes d’attente pour pouvoir intégrer des clubs féminins. Et parce que c’est une équipe qui a gagné le plus de fois la Coupe du monde et les Jeux Olympiques. Pour moi c’est une référence, le paradis du football féminin ! Quand j’étais internationale et que nous allions là-bas -et nous y retournons au mois de juin- je me demandais toujours quand arriverait le jour où, dans notre pays, il y aurait, avant les matches, des petites qui grouillent de partout et qui jouent au football. Et aujourd’hui, c’est comme ça chez nous ! Nous sommes vraiment en train de passer un cap.
Pensez-vous qu’il s’agisse d’une question de mentalité ?
Plus que la mentalité, je pense que c’est le poids de l’histoire. La place de la femme dans notre société française a considérablement évolué depuis 1968. Dans les pays nordiques comme la Suède ou la Norvège, ce n’est pas pareil et les choses sont plus faciles. La France est un pays latin, et il faut laisser le temps aux mentalités d’évoluer. Là où il ne faut surtout pas se tromper, c’est que cela n’est pas une question d’absence de volonté. Il faut changer les habitudes, nous n’avons pas encore le réflexe de se dire qu’on peut accueillir des femmes. Nous ne sommes pas dans de la concurrence, mais dans la complémentarité. On ne peut pas opposer les uns et les autres.
L’organisation de l’Euro 2016 aidera-t-elle à dynamiser le football féminin ?
Bien évidemment, l’Euro 2016 va être un coup d’accélérateur pour mobiliser l’ensemble de la population sur cet événement. Et la convention que nous avons signée va également dans ce sens, puisque c’est à l’école que l’on change les stéréotypes. On sait que nos ligues et districts, avec les clubs, vont être aussi mobilisés considérablement, avec des appels à projets, pour organiser des actions dynamisantes afin que l’ensemble de la population, petits, moyens, grands, hommes ou femmes, participe à cet Euro 2016. Et je pense qu’une grande place va se faire pour les petites filles et les femmes, autant dans les bénévoles que dans la gestion de l’organisation. Il y a une vraie opportunité de montrer que les femmes peuvent aussi apporter leurs compétences sur un si bel événement.
Les performances sportives des équipes féminines demeurent peu médiatisées. Comment l’expliquez-vous ?
Je suis dans le football depuis 1983, j’ai toujours entendu dire « Faites vos preuves, ayez des résultats et la médiatisation suivra ». Ce que je ne comprends toujours pas, ce sont les raisons pour lesquelles les partenaires et les sponsors et tous ceux qui peuvent permettre d’avoir des ressources économiques plus importantes et d’élever le niveau ne vont pas plus vers le sport féminin. Ils ne font pas le pari qu’à un moment donné, ça va marcher et qu’un jour, ils auront un retour sur investissement. J’ai eu l’occasion de rencontrer Marc Giget, qui est directeur de l’Institut Européen de Création et d’Innovation, et c’est un visionnaire. Partout dans le monde, il forme des gens, et tous vont vers la mixité dans les organisations. Ils font le pari que la femme a besoin d’être intégrée partout. Dans le sport, ce n’est pas le cas pour l’instant… Comme s’ils ne pariaient pas sur le fait qu’un jour, il va y avoir une économie derrière le sport féminin. C’est assez déroutant. Après, il est certain que le contexte économique aujourd’hui n’est pas favorable. Mais il y a toujours une excuse. Pour moi, c’est juste ne pas y croire et je pense que certains auront des regrets un jour de ne pas y être allés. Ou alors, ils viendront quand ça aura déjà commencé. Aujourd’hui, il n’y a pas d’économie derrière le sport féminin, tout le monde le sait. Mais je pense qu’on en reparlera dans les 5 ou 10 ans qui viennent. Il faut sortir de la crise, mais je suis convaincue qu’il y a une amorce qui s’est enclenchée. Il y a encore du travail, mais je pense qu’on est à l’aube de quelque chose. Partout où je suis passée j’ai été pionnière en la matière, et j’ai l’intuition personnelle qu’on parlera d’ici 5 ans du sport féminin et de ce que ça générera ! Même si cela ne générera jamais autant que les hommes… Ce n’est pas ce qu’on recherche. Quelque chose s’ouvre et il faut vite prendre le train en marche !
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© photo FRANCK FIFE / AFP

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