« Il y a un grand amour du public pour l’équipe de France de football »

"Il y a un grand amour du public pour l'équipe de France de football"

Denis Masseglia répond aux questions de News Tank Football

On a souvent l’impression que l’image du football, au niveau de la population en général et des élites en particulier, n’est pas tout à fait la même en France que chez ses grands voisins européens…

Dans les élites, quelques-uns sont sportifs, passionnés de sport et conscients de ce que le sport peut apporter à la société française et à la société moderne en général. Par contre, nous avons du mal à créer un réflexe sportif. Le projet pour le sport français que le CNOSF a adopté le 09/01/2014 s’intitule « Comment passer d’une nation de sportifs à une nation sportive ? » Cela nécessite de créer un réflexe sport qui ne pourra être véritablement une réalité que lorsque l’on aura institutionnalisé la pratique sportive au sein des écoles et, plus encore, au sein des universités. C’est là que le bas blesse quand on compare avec les élites américaines ou anglo-saxonnes : la prise en considération de la performance sportive donne des points, ce qui est un moyen de reconnaître l’expression d’un talent sportif dans la capacité à conduire ensuite d’autres affaires.

Déplorez-vous la prééminence de l’économie du football, par rapport à d’autres sports ?

La seule chose que je regrette, c’est que le foot ne communique pas assez sur tous les aspects sociétaux qui sont liés aux actions que font les clubs, et qui sont énormes. Quand à la mi-temps d’un match, on interroge un dirigeant ou un entraîneur et qu’il parle de la faute de l’arbitrage plutôt de leur rôle social… C’est pourtant là que se situe la vraie richesse du football.

Indépendamment du rôle sociétal du football, le football génère-t-il une économie trop importante par rapport aux autres sports ?

La montée en puissance de ces trois dernières années est générée essentiellement par des investisseurs étrangers dont la motivation a été diversement interprétée. Il serait bon de les interroger sur leurs motivations…

On connaît la position du Qatar par rapport à l’investissement par le sport…

Il y a la position officielle, mais ce n’est pas une raison de notoriété. Pour moi, c’est une raison de conquête de territoires sportifs, pour un jour, avoir les Jeux Olympiques comme ils ont eu la Coupe du monde. Pour asseoir la légitimité sportive du pays, en acquérant des marques. Si demain le PSG gagne la Ligue des champions, on oubliera que le Qatar a pu créer un certain déséquilibre au niveau du foot français. Bon, Monaco est en train de nuancer les choses, et peut-être que demain, il y aura d’autres investisseurs. Je suis marseillais et sans me mettre au niveau des supporters de l’OM, je peux comprendre que des supporters aient envie d’investisseurs chinois, azéris ou autres pour apporter à l’OM les mêmes moyens que ceux du PSG. On ne fait que suivre l’évolution de Manchester, Arsenal, etc. C’est ça ou décliner. Je dis le souvent, mais Zlatan Ibrahimovic rapporte à lui tout seul 50 millions d’euros à l’Etat, ce qui est plus que la taxe à 75 % le concernant, il faut quand même s’interroger.

Trouvez-vous que le football démontre de bonnes pratiques qui font référence ?

Malheureusement, on parle plus facilement des trains qui déraillent que des trains qui sont à l’heure. Et pourtant il y a plus de trains qui sont à l’heure. Quand le stade est plein et que les gens sont contents, ça met un peu d’optimisme dans une société qui n’est pas toujours capable de rigoler. Il est intéressant de pouvoir mettre en avant de bonnes pratiques et on ne le fait pas assez, on ne parle que de ce qui ne va pas. Si, pour ne parler que des aspects positifs, on doit réduire les aspects négatifs a minima voire à néant, c’est quand même compliqué. Il faut diminuer le risque, mais le risque zéro n’existe pas.

Si le sport français devait se choisir un modèle ailleurs, quel serait-il ?

Et pourquoi aller le prendre ailleurs ? L’équipe de France de football a donné un formidable message avec sa qualification contre l’Ukraine pour la Coupe du monde 2014 (grâce à une victoire 3-0, le 19/11/2013 au Stade de France, après une défaite 2-0 à Kiev, le 15/11/2013) : de la mal aimée du circuit, elle est devenue le summum de l’empathie. Elle a créé une émotion au stade. C’est la première fois que je voyais vu autant d’empathie du public envers les joueurs. Même à la finale de 1998, ce n’était pas comme ça ! Et qu’ils se soient réunis à la fin du match pour chanter la Marseillaise, ça avait plus de valeur que quand ils la chantent au moment des hymnes. Je trouve qu’il y a eu une forme de rédemption qui prouve qu’il ne faut surtout pas tirer de généralités de comportements épisodiques. On est avec une situation de grand amour après le désamour. Il y a un vrai changement dans la perception de l’équipe de France par le public.

Quelles valeurs de l’olympisme faudrait-il apporter dans le football ?

Le CIO souhaite communiquer sur trois valeurs : excellence, amitié et respect. Est-ce que le football est en adéquation avec ces valeurs ? Evidemment que oui. L’excellence est ce qui fait que le match est intéressant ou pas. L’amitié, je ne pense pas qu’on puisse penser qu’un sport collectif comme le foot ne génère pas de liens d’amitié, quel que soit le niveau de jeu. Et concernant le respect, je pense que dans l’ensemble, c’est vérifié, mais les quelques cas où ça a été oublié sont mis en avant et c’est là qu’on cause du tort au football. Il faut que tout le monde travaille pour réduire le plus possible les cas où est oubliée la marque de respect que l’on doit aux autres. Peut être faut-il s’inspirer de ce qui a été fait dans le rugby où il n’y a pas de contestation de l’arbitrage. Aujourd’hui, il y a trop de footballeurs qui contestent l’arbitre, et c’est particulièrement flagrant en France, je pense. Même les Français à l’étranger contestent moins. S’il y a vraiment un sujet sur lequel il y a un progrès à faire pour que l’image soit mieux perçue, c’est celui-là. Il existe des gestes de fair-play, mais ils sont éclipsés par le trop-plein de contestation dans les décisions. Il y a un arbitre, point barre ! Après, il y a aussi une forme d’éducation du public à avoir et je reconnais que c’est un vaste chantier. Mais c’est également une question de respect. L’excellence et l’amitié sont là, c’est indéniable. La notion de respect peut progresser.

Pour atteindre cette nation sportive que vous appelez de vos vœux, quelle voie suivre ? Dans votre livre, vous espérez que ce soit par l’éducation, notamment avec la réforme des rythmes scolaires ?

Il y a un vrai sujet actuellement, c’est qu’un jeune sur trois ne fait pas de sport dans un club aujourd’hui, un sur deux dans les quartiers sensibles. C’est préoccupant, quand on sait ce qu’un club peut apporter à un jeune dans sa construction humaine, l’amour du maillot, le respect de soi et des autres. Quand vous payez une cotisation et que vous êtes un membre comme les autres, il y a un peu du club qui vous appartient. Tout ceci est incomparable avec le fait de faire du sport sans être dans un club. Faire du sport en soi, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant ! Nous avions avait fait une campagne « Mon club, c’est bien plus que du sport ». C’est aussi une deuxième famille, l’apprentissage d’un certain nombre de choses. Le plus important est d’assurer le lien entre l’école, le mouvement éducatif et l’associatif et sportif, pour que tous les jeunes qui sont à l’école soient au moins informés de ce qu’ils ont comme possibilités d’adhérer à un club sportif. Et ça devrait être naturel que l’école conduise à aller dans le club.

Pensez vous que la structure de financement des clubs français puisse faire l’économie d’une réforme de fond ?

La réforme de fond viendra quand il y aura aussi un changement d’attitude par rapport à l’outil de travail qu’est le stade. Je ne suis pas favorable à l’abandon du système de subventions par les collectivités ou par l’État, car il y a une part de richesse publique qui est liée au public qui vient dans un stade, aux TVA applicables aux emplois qui ont servi à l’édification ou au commerce de proximité qui va être activé au travers de l’animation liée au stade. Par contre, il est indispensable que l’acteur central qu’est le club professionnel soit lié à la gestion, responsabilisé, pour qu’il ait conscience qu’il doit protéger, optimiser et améliorer son outil de travail comme les clubs anglais le font. Je pense pourtant que les dirigeants de clubs français ne demanderaient pas mieux que de s’intéresser davantage à leur outil de travail. Le meilleur moyen de réguler serait de changer le mode de gouvernance et de responsabilité. Mais ça ne se décrète pas.

La continuité naturelle conduit-elle à des ligues fermées qui sécuriseraient l’économie des clubs de football ?

Si les ligues fermées étaient la solution au problème, il y aurait au moins un pays en Europe qui l’aurait adopté. Aucun pays européen n’a opté pour ce modèle. Mais je reconnais que ce modèle peut donner des résultats intéressants, notamment aux Etats-Unis. Personnellement, je suis favorable, pour la Ligue 1, à ce qu’il n’y ait que deux clubs qui montent et descendent. Trois, ça fait beaucoup de turnover, et on se rend compte que ce sont souvent les mêmes qui font l’ascenseur. Cela ne me gène pas que l’OM ou l’OL aient un grand stade. Sauf catastrophe, ces clubs ne descendront probablement jamais ou remonteront très rapidement. La difficulté vient lorsqu’on fait un stade qui coûte cher dans un territoire économique où la fiabilité n’est pas évidente. En quoi Le Mans était-il prédisposé à être un club de Ligue 1 ? Parce que des dirigeants l’ont rêvé ? Mais ça n’est pas sur le plan économique une donnée intangible ! Si on compare deux firmes d’assurance qui ont donné leur nom à des stades, MMA au Mans et Allianz à Nice, on voit que Nice a plus vocation à être en Ligue 1, c’est tout de même la cinquième ville de France, il y a un potentiel économique, un potentiel de public autour… Je crois que c’est malheureusement la règle économique qui prévaut et qui fait que de temps en temps, parce qu’il y a des exceptions avec de petites villes qui se retrouvent en Ligue 1, on se pose la question des ligues fermées. Mais ça n’est pas parce qu’il y a ces exceptions qu’il faut envisager de mettre des ligues fermées.

Pour vous qui règnez sur le sport amateur, le mot « business » n’est pas un gros mot ?

Surtout pas ! Il faut vivre avec son temps ! Le seul reproche que je pourrais faire, moi, c’est que le football est la locomotive du sport français. Et une locomotive n’a d’intérêt que si elle a des wagons derrière : il faut donc que le foot pense qu’à travers tout ce qui lui est lié, la médiatisation, l’économie, la géopolitique… il est le leader et c’est donc important que la locomotive aille dans la bonne direction sans dérailler, pour pouvoir tracter les autres avec un maximum d’efficacité. Je pense qu’il n’y a pas d’antagonisme entre le football et les autres sports. Il y a une unité du mouvement sportif à laquelle nous sommes attachés, et dans lequel le football non seulement a toute sa place, mais une place de premier choix.

Quels sont pour vous les chantiers prioritaires, concernant la gouvernance du football français ?

Le modèle français date des années 60 et on est à une époque où tout est bouleversé par les nouvelles technologies, des changements structurels comme l’implication des collectivités territoriales, la diversification des pratiques… Je pense qu’il faut changer la gouvernance. Qui n’évolue pas, recule. Et on est en train de reculer parce qu’on refuse de faire évoluer un système qui doit évoluer. Tous les autres pays européens sont organisés différemment. Notre modèle est performant, il a donné des résultats et il en donne encore, sauf qu’il est extrêmement complexe et onéreux. La question est : est ce qu’il peut durer ? On assiste depuis quelques années à une diminution de la capacité d’action, via le financement public, et à des services qui ne restent pas au niveau de ce qu’ils étaient. Cela créé un déséquilibre qui fait que notre système n’est pas performant. Le CNOSF ne demande pas à avoir le pouvoir en France, mais simplement à ce que soient créées les conditions d’un partenariat performant. Il faut que les acteurs discutent entre eux et soient conduits à adopter des mesures consensuelles.

Concernant l’organisation de grands événements, On parle des JO de 2024… et l’Euro 2016 aura lieu en France. Que représente l’organisation de tels événements ?

Concernant les JO, c’est particulier. Les Jeux sont le seul événement sur lequel on peut s’appuyer pour faire évoluer la situation. Les Anglais l’ont parfaitement fait et ont parfaitement respecté leur slogan « Inspire a Generation » Moi, je rêve d’inspirer non pas une, mais des générations. Inspirer toutes les générations par l’organisation des Jeux et le message qu’ils peuvent faire passer ça serait formidable. L’Euro reste à l’échelle du football et ne fera pas changer la conception du sport dans la société française. En terme d’infrastructures en revanche, ce sera extrêmement profitable au football et à son rôle par rapport à la société. Et ce sera profitable à une éventuelle candidature pour 2024.

Retrouvez l’interview en cliquant ici.

© photo GETTY IMAGES

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