Interview de Michel Platini, Président de l’UEFA
« On n’est pas là pour tuer des clubs. Mais on ne lâchera pas au niveau du fair-play financier ! Les règles ont été établies par toutes les familles du football, par tout le monde ! Il est logique de les faire respecter », indique Michel Platini à NTF, le 21/01/2014.
« Les clubs peuvent s’endetter s’ils le souhaitent, et autant qu’ils le souhaitent même, pour des investissements de long terme », rappelle le président de l’UEFA à propos du règlement du fair-play financier, adopté en 2009 par l’instance européenne et dont le principe de base interdit à tout club aligné dans une Coupe d’Europe de dépenser davantage d’argent qu’il n’en génère.
« Maintenant, on va voir. Moi, je ne sais pas ce qui va se passer. Peut-être que ça se passera bien, peut-être que ça se passera mal », ajoute Michel Platini, qui aborde aussi dans cet entretien les valeurs du football et les périls qui les menacent, avec, en premier lieu le trucage de matches, qu’il considère comme « le danger n° 1 ». Il évoque également le problème de la violence, du racisme ainsi que les dérives liées aux transferts.
Michel Platini, président de l’UEFA, répond aux questions de NTF.
Dans votre appel à la sauvegarde des valeurs du football, lancé le 25/12/2013, vous évoquiez comme premier péril le truquage de matches. S’agit-il vraiment, selon vous, du danger n° 1 qui menace le football aujourd’hui ?
Ma sensibilité d’homme de football m’oblige à avoir des priorités face aux problèmes qu’on doit affronter : la violence, le racisme, la xénophobie, le dopage, sont des menaces, des dangers que l’on combat sans relâche. Et puis, il y a les matches truqués. Je ne souhaite pas établir de hiérarchie ou faire de classement dans les maux qui gangrènent le sport, car nous devons tous les combattre avec la même force et la même intransigeance. Mais si vous me demandez si les matches truqués sont le danger numéro 1 en ce moment, je dis oui. Qu’est-ce qui touche le plus le football et notre âme de footballeur ? C’est le jeu, le match. Ça, c’est notre monde. On retrouve parfois la violence et le racisme dans le football, parce que malheureusement notre société, ou en tout cas une partie de notre société, est violente et raciste. C’est dramatique et, croyez-moi, on essaie de combattre ces phénomènes comme on peut quand ils se manifestent dans les tribunes, même si je pense que c’est un combat qui sera difficile à gagner.
Le jeu, en revanche, c’est notre monde et c’est pour cette raison que j’en fais une priorité. Ce qui se passe sur le terrain, c’est notre responsabilité. Tous les acteurs du football, joueurs, dirigeants, politiques, clubs, journalistes, supporters, doivent dire non au trucage de matches. Nous n’avons cessé ces dernières années de faire pression sur les politiques pour qu’ils prennent conscience du danger et qu’ils nous aident dans ce combat. Nous avons passé beaucoup de messages à Bruxelles, à la Commission européenne, au parlement, au Conseil de l’Europe. Depuis peu, nous avons enfin l’impression d’être entendus. Et même écoutés ! Des résolutions qui vont dans le bon sens ont ainsi été prises dernièrement. Anne Brasseur, du Conseil de l’Europe (députée luxembourgeoise qui présida la sous-commission sur la réforme du football international au sein du Conseil de l’Europe), fait par exemple un travail remarquable dans ce domaine. Au niveau européen, il y a donc une prise de conscience du danger que constitue le trucage de matches.
Cette prise de conscience existe-t-elle aussi au niveau des États ?
Maintenant, il faut que les États suivent. Pour l’instant, sur l’ensemble des pays membres de l’UEFA, ils sont environ un tiers à avoir fait du trucage de match un délit pénal. Nous sommes donc sur la bonne voie, même s’il nous reste encore du travail de lobbying à faire. Et c’est ce que je m’efforce de faire à chaque visite officielle que j’effectue. De notre côté, à l’UEFA, nous faisons le maximum : nous avons été les premiers à nous doter d’un système de « radar » qui contrôle tous les matches des compétitions organisées par l’UEFA, mais aussi tous les matches de première et deuxième divisions, ainsi que les matches de coupe des 54 fédérations membres de l’UEFA. Plus de 32 000 matches sont ainsi surveillés par saison.
Nous avons aussi mis en place des officiers d’intégrité au sein de chacune des fédérations. Dès qu’on a un doute, un problème supposé, on travaille main dans la main avec l’association, la police, la justice. Et c’est tolérance zéro ! J’en fais une priorité parce que je suis joueur, je suis un ancien footballeur et que l’on touche là à l’âme du football.
Et parce que ça met le football en péril ?
C’est ce que je dis, c’est au cœur de notre jeu, c’est important. Si on va voir un match en sachant que le résultat est truqué, à quoi ça sert ? C’est la fin de notre sport ! Un film, quand on va le revoir quinze ans après, c’est toujours le même film. Mais voir un match en sachant comment ça finit, ce n’est pas possible ! C’est donc une priorité morale, et d’autant plus sensible pour moi qui suis quelqu’un du jeu ! Attention, je ne dis pas que le football est gangréné par ce mal. Je dis qu’il faut l’éradiquer au plus vite, tant que c’est marginal. Il faut le faire avant que cela ne devienne un phénomène trop important.
Mais vous dites donc avoir le sentiment d’être entendu, aujourd’hui ?
Oui, on commence enfin à l’être. Comme je vous l’ai dit, des résolutions ont été adoptées au niveau européen, des résolutions qui recommandent de faire du trucage de match, un délit. C’est essentiel car cela permet ensuite aux autorités de poursuivre et de condamner les personnes impliquées dans ces affaires et cela permet aussi de démanteler les réseaux mafieux. Cela a pris du temps. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il y a une prise de conscience. Mais maintenant, il faut qu’il y ait un effet dominos et que les législateurs de tous les pays concernés appliquent ce qui est recommandé au niveau européen et se dotent de l’arsenal juridique nécessaire.
Ce problème est également alimenté par la crise, et je rejoins en ce sens Philippe Piat et la FIFPro (Fédération Internationale des Footballeurs Professionnels) qu’il préside : dans le football, il y a de l’argent, beaucoup d’argent même, mais trop de joueurs ne sont pas payés par leurs clubs, leurs salaires ne sont pas versés de façon régulière et ils deviennent donc plus facilement corruptibles. La tentation est grande et certains d’entre eux deviennent donc malheureusement complices de systèmes mafieux. Il faut qu’ils aient le courage de dire non.
C’est aussi pour cela que je tiens au dialogue social que nous avons mis en place avec les différents partenaires comme la FIFPro et l’ECA (Association des Clubs Européens). Ce dialogue social doit nous permettre de nous assurer que les clubs respectent les contrats signés et paient les joueurs en temps et en heure. Cela pourra permettre d’éviter certaines tentations chez certains…
Autres périls, que vous avez cités dans votre appel de décembre 2013, la violence, le racisme…
Mais il s’agit là de maux de la société. Nous essayons de les combattre, de former, d’éduquer, de punir, de tout faire… On fait de la prévention et de la répression. On travaille sur ces deux volets, en collaboration avec des partenaires spécialisés, comme le réseau FARE (Football Against Racism in Europe) pour ce qui relève des discriminations. Depuis le drame du Heysel, l’UEFA a mis en place des critères drastiques pour les stades. Les élus locaux ou les propriétaires des stades ne comprennent pas toujours les normes que nous imposons aux stades qui doivent recevoir des matches de nos compétitions. Mais ce n’est pas pour le plaisir que nous le faisons. C’est une question de sécurité. Tant que je serai président de l’UEFA, je peux ainsi vous assurer que l’on ne reviendra jamais sur l’interdiction des places debout dans les stades. Certains, notamment en Allemagne, ne le comprennent pas, mais je serai inflexible là-dessus. Il y a eu trop de drames dans les années 80 et 90.
Pour ce qui est du racisme, nous avons pris des mesures dernièrement. Peu de temps après mon élection à l’UEFA, j’ai fait changer les règlements afin de permettre aux arbitres de suspendre, voire d’arrêter définitivement un match en cas d’incident raciste dans le stade. Ils ont ce pouvoir et ne doivent pas avoir peur de l’utiliser. Nous les soutiendrons s’ils prennent leurs responsabilités. Par ailleurs, lors de notre dernier Congrès, les 54 fédérations membres ont adopté une résolution contre le racisme et les discriminations qui prévoit les sanctions les plus lourdes dans le monde du sport : un joueur ou un officiel coupable de propos racistes se voit infliger un minimum de 10 matches de suspension ferme. En Coupe d’Europe, cela équivaut en fonction du parcours de son club à quasiment une saison de suspension. Et si cela se passe dans les tribunes, alors la tribune concernée est fermée pour le ou les prochains matches, puis en cas de récidive, un ou des matches se joueront à huis-clos.
Maintenant, et c’est là tout le problème, l’idiot qui insulte depuis les tribunes un joueur en raison de sa couleur ou de son orientation sexuelle, ne changera pas. On fermera sa tribune, on lui interdira l’accès au stade, mais il restera toujours le même idiot. Et là, l’UEFA ne peut rien faire. C’est à la société de prendre le relais. Il y a un vrai travail d’éducation à mener.
Là aussi, tolérance zéro ?
C’est tolérance zéro pour tout. C’est devenu trop important pour qu’on se permette le moindre laxisme.
Les dérives autour des transferts que vous dénoncez aussi concernent, elles, plus directement le football…
Oui, mais les transferts relèvent de la FIFA. Je ne peux donc agir directement dans ce domaine, et c’est bien dommage car les transferts et le phénomène de la propriété des joueurs par les tiers sont de véritables drames. Une catastrophe ! Il y a un règlement à la FIFA, mais il n’est pas appliqué. Ou alors peut-être tout simplement qu’il n’est pas applicable en l’état.
La FIFPro est monté au créneau contre le système des transferts…
Mais c’est autre chose. La FIFPro défend les intérêts des joueurs. J’ai fait grève avec l’UNFP, il y a plus de trente ans, pour que les joueurs n’appartiennent plus à vie à des clubs. J’ai par ailleurs toujours été au bout de mes contrats, car il me paraissait normal de respecter mes engagements. Maintenant, certains joueurs appartiennent à des sociétés, des fonds d’investissements ou à des personnes privées ! La situation du joueur a empiré en cinquante ans. Certains joueurs ne savent même pas qui sont « propriétaires de leurs droits économiques ». Ça fait peur. Même l’expression en elle-même fait peur !
Les clubs voient leurs intérêts, tout le monde profite du système et du mouvement : les joueurs, les clubs, les agents… On signe des contrats pour ne jamais les respecter. Ils profitent d’une chose qui est aberrante, ils ont raison d’en profiter puisqu’on leur en donne la possibilité, c’est normal ! La FIFA devrait faire quelque chose… Elle devrait agir, et vite.
À propos de la propriété des joueurs par des tiers, vous parlez d’une « bombe à retardement ». Le terme est fort !
C’est une réalité. Pourquoi, à votre avis, l’Angleterre et la France ont-elles interdit la propriété des joueurs par des tiers dans leurs championnats ? Parce qu’elles ont compris le danger que représente ce système. Il y a tout d’abord un problème d’ordre éthique et moral dans cette pratique : on touche directement à la dignité de la personne humaine, car le joueur ne devient plus qu’une simple marchandise. Par ailleurs, le « Third Party Ownership » jette le trouble sur l’intégrité des compétitions, car on peut se trouver dans des situations de conflit d’intérêts évidents : quand un même fonds d’investissements ou une même personne détient les droits de plusieurs joueurs évoluant dans différents clubs d’un même championnat, et que ce fonds d’investissements ou cette personne a en plus des intérêts financiers directs avec un des clubs concernés, on crée un contexte favorable à des petits arrangements ou à des manipulations de matches. En tout cas c’est la perception que l’on peut en avoir et c’est donc l’image du football dans son ensemble qui en souffre. À tout ceci s’ajoute le manque de transparence des transactions. On sait que dans la plupart de ces transferts, seule une toute petite partie de l’argent arrive sur le compte du club vendeur. Mais où va le reste ? Il y a un vrai problème.
Le président de la Ligue espagnole, Javier Tebas, défend, lui, la propriété des joueurs par des tiers. Pour éviter, dit-il, que les joueurs partent en Angleterre…
En Espagne, de nombreux clubs se trouvent dans une situation économique très délicate et il pense sans doute que c’est la solution. Mais il se trompe. C’est une solution à court terme qui ne va faire qu’aggraver la situation du football espagnol à moyen ou long terme. Car, à l’arrivée, les joueurs partiront quand même dans les autres championnats. La seule différence, c’est que l’argent des transferts n’ira pas renflouer les caisses des clubs espagnols, mais terminera dans la poche de tiers.
Dans la propriété des joueurs par des tiers, ces tiers sont des sociétés souvent basées dans des paradis fiscaux, des sociétés qui peuvent appartenir à des agents de joueurs…
…Oui…
Mais c’est à la FIFA de régler ça ?
Oui, tout ce qui touche aux transferts relève de sa compétence.
Passons au fair-play financier. Dans une interview à News Tank Football (PSG : « QTA s’est associé à un média permanent, une marque mondiale basée à Paris », le 15/11/2013), le directeur général délégué du Paris Saint-Germain, Jean-Claude Blanc affirmait que QTA (Qatar Tourism Authority), partenaire du PSG, n’avait rien à voir avec QSI (Qatar Sports Investments), propriétaire du club. Et que QTA investissait un peu comme le fait la Corée du Sud avec ses candidatures pour organiser des Jeux Olympiques…
Nous avons fait des règlements. Ils sont clairs et les clubs les connaissent. Nous les avons élaborés avec eux et ils les ont approuvés. Dans l’ICFC (Instance de Contrôle Financier des Clubs), il y a deux panels, un panel d’investigation (chambre d’instruction) et un panel disciplinaire (chambre de jugement). Ce sont des instances totalement indépendantes, composées et dirigées par des personnalités de haut niveau et des experts mondialement reconnus pour leur compétence et leur impartialité. On y retrouve des anciens juges de la Cour Européenne de Justice, des économistes, des avocats, le président d’un tribunal suisse, l’ancien gouverneur adjoint de la Banque d’Angleterre, etc. Ce sont eux qui étudieront les dossiers de tous les clubs. Ils le feront avec le PSG comme ils le feront avec l’ensemble des clubs qualifiés dans nos compétitions. Je n’ai aucun autre commentaire à faire sur le sujet.
Ce que je regrette simplement, c’est que la LFP (Ligue de Football Professionnel) n’ait pas encore mis en place le fair-play financier au niveau du championnat de France. L’Angleterre l’a fait en l’adaptant à la réalité de son championnat et je la félicite. Mais je regrette que la France ne l’ait pas encore fait. Je me souviens pourtant que le président de la LFP (Frédéric Thiriez) était un fervent supporter du fair-play financier et qu’il avait milité activement pour sa création.
Relisez le rapport d’activité 2008-09 de la Ligue de Football Professionnel : « Comme le souhaitait la LFP, l’UEFA adopte le principe du Fair Play Financier », titrait alors la Ligue… Il y a souvent peu de cohérence dans notre monde.
Retrouvez l’interview dans son intégralité, en cliquant ici.
© NELSON ALMEIDA / AFP

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